vashti bunyan

vashti bunyan

bifurcations
 
 


mercredi 4 janvier 2006.
 
Vashti Bunyan est un de ces mythes modernes qui jalonnent l’histoire de la musique. Auteur(e) d’un album magnifique et sous-estimé en 1970 (Just Another Diamond Day), elle disparait pendant 35 ans avant d’être de nouveau conviée en studio par de bons amis aux oreilles fines (Piano Magic, Animal Collective...).
Son second album Lookaftering vient de voir le jour sur le label Fat Cat. Un renouveau tardif et salutaire dont elle s’explique avec pudeur et émotion dans un long entretien enregistré le 30 septembre dernier, agrémenté de sélections musicales de sa discographie.
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Merci de nous accorder cette interview Vashti Bunyan. Comment prononce t-on votre prénom, je ne suis pas sûr...
vashti : « Vashti » Bunyan, pour moi non plus ce n’est pas facile à dire. Ce n’est pas un prénom avec lequel il m’a été facile de grandir parce qu’il sonnait de façon un peu particulière aux oreilles des gens aux côtés de qui j’ai évolué. Dans ma famille, je suis la seule à porter un prénom particulier et j’en ai pris conscience assez rapidement. C’était difficile à porter lorsque j’étais écolière, mais en grandissant je me suis rendu compte au combien ce prénom particulier me plaisait finalement.

C’est d’origine indienne ?
C’est perse. C’est une référence biblique. Vashti était une reine qui s’est soustraite à l’autorité de son mari. Il lui avait ordonné de danser devant des princes qu’il avait convié à un banquet mais elle refusa. Mon grand-père était tombé sur ce récit et avait donné ce surnom à ma mère, sa future belle-fille, parce qu’elle était caractérielle et rebelle. Mon père s’est également mis à l’appeler Vashti parce qu’il aimait ce surnom. J’en ai ensuite hérité à ma naissance, alors que mon frère s’appelle John et ma sœur Susan. Je ne sais pas trop pourquoi, mais ça me plait.

Pourrions nous revenir à vos débuts dans la musique, vos premières chansons ?
Je ne me souviens pas précisément. J’ai été élevée dans une maison où l’on écoutait beaucoup de musique. Aucun de nous n’était musicien, mais mon père avait une large collection de disques, essentiellement de la musique classique, que nous passions notre temps à écouter. Ceci m’a clairement conditionnée. Et très tôt, je me suis intéressée à la musique pop : Buddy Holly, les Everly Brothers ou encore Ricky Nelson . J’adorais les chansons. Et lorsque j’étais aux Beaux-Arts, la jeune femme avec qui je partageais ma chambre avait une guitare, elle m’en a enseigné les bases et nous avons toutes deux commencé à composer. Mon intérêt pour la musique a pris le dessus sur celui pour la peinture. Et alors que mon amie se destinait à être peintre, je me suis fait renvoyer des Beaux-Arts parce que je n’assistais plus beaucoup aux cours. Et aussi invraisemblable que ça puisse paraître - on ne décide pas du jour au lendemain de devenir chanteuse - c’est à ce moment là que j’ai vraiment réalisé que je voulais consacrer ma vie à la musique. Et c’est ce que j’ai fait. J’ai rencontré Andrew Loog Oldham, qui était à l’époque le manager des Rolling Stones, et pour mon premier single, il m’a proposé d’interpréter une chanson des Stones. J’aurais vraiment préféré interpréter une de mes chansons, et chanter des paroles que je n’avais pas écrites m’agaçait un peu, même si les auteurs en étaient Keith Richards et Mick Jagger ; j’ai tout de même accepté. L’enregistrement s’est fait avec un grand orchestre et j’ai adoré . A l’époque, les gens ont dit que Andrew Loog Oldham avait transformé la candide chanteuse folk en chanteuse pop, mais ils se trompaient. Je n’ai jamais été une chanteuse folk et c’est moi qui désirais par dessus tout devenir une chanteuse pop. Ce morceau n’a pourtant pas connu un véritable succès, peut-être parce que les gens m’ont comparé à Marianne Faithful, ce sur quoi je ne suis pas d’accord. Partout où j’allais, c’était la même rengaine : « Alors, vous êtes la nouvelle Marianne Faithful ? ». J’ai donc quitté cet univers avec l’idée d’interpréter mes propres chansons en m’accompagnant à la guitare, avec éventuellement un violoncelliste. Mais là encore, ça n’a intéressé vraiment personne. Je me suis alors retrouvé à travailler à nouveau avec Andrew Loog Oldham pour trois nouveaux singles dont aucun n’a finalement vu le jour. J’ai donc mis un terme à cette expérience et j’ai pris la route avec une roulotte tirée par un cheval pensant laisser la musique loin derrière. Mais tout au long de mon périple, j’ai continué à écrire et ces chansons ont pris la forme d’un album que j’ai enregistré à l’issue de mon voyage en compagnie de Joe Boyd. C’était censé être un document musical, pas un journal. Beaucoup de gens l’ont perçu comme un disque de berceuses parce qu’elles étaient assez naïves et que les tempos évoquaient également ce mouvement de balancement. Avec le recul, je me rends compte que j’ai écrit ces chansons pour me rassurer pendant ce voyage qui était difficile et physiquement éprouvant. J’avais le mal du pays et écrire me faisait me sentir mieux. C’est peut-être ce que les gens ont saisi aujourd’hui, mais à l’époque cet album est passé complètement inaperçu et il n’a été pressé qu’à une centaine d’exemplaires. L’idée d’avoir à nouveau échoué a été quelque chose d’insupportable pour moi. Et je me suis dit que c’était vraiment fini et que je ne remettrai jamais les pieds en studio. Et pendant trente ans, je n’ai ni chanté, ni touché une guitare, ni écrit une chanson, jusqu’à récemment.

Pendant trente ans, vous n’avez pas joué de guitare, pas écrit une chanson, ni chanté... Même pas sous la douche ?
Non, non. J’ai oublié le son de ma voix. Chaque fois que je reprenais ma guitare, ça me ramenait aux morceaux de Diamond Days qui n’avaient selon moi trouvé aucun écho et que je m’étais progressivement convaincu que je n’aimais pas non plus. Je n’aimais plus ma voix et ne supportais plus de l’entendre car elle ne m’évoquait que le rejet dont j’avais été victime. Aujourd’hui, la façon dont j’ai réagi et l’importance que j’ai accordée à tout cela me semble assez navrant. Je n’avais aucune confiance en moi ce qui me rendait excessivement vulnérable. La seule alternative a été de tout arrêter ; ce qui signifiait ne plus toucher ma guitare, ne plus chanter et me détourner de toute forme de musique, même de celle des autres.
Mais, il semble que c’est plus l’industrie de la musique que la musique elle-même qui vous ait déçue.
Effectivement, mais le fait d’avoir tourné le dos à ma musique m’a également coupé de toutes les formes de musique ; je n’avais pas de tourne-disque et n’allumais jamais la radio. Je me suis laissé affecter par mes échecs au point de tirer un trait sur toute ma carrière. Pendant les années qui ont suivi, j’ai donc écouté très peu de musique hormis les disques que mes enfants rapportaient à la maison. Mais jamais je n’ai manifesté l’envie d’écouter quelque chose...

Si vous aviez écouté de la musique, peut-être vous seriez vous rendu compte que certains artistes avaient des univers musicaux voisins du vôtre et qu’il existait une dynamique créative en marge des circuits commerciaux. Des gens tels que Donovan, Nick Drake ou Tim Buckley, ont abordé la pop et le folk en réussissant à se soustraire à cette logique commerciale sans pour autant passer inaperçus.
Amener la musique non-commerciale à côtoyer la pop conventionnelle a toujours été mon plus grand désir. Et Donovan l’a fait. Ca a été un instant magique pour moi. La première fois que j’ai vu ce gamin de dix-sept ans en jeans, coiffé d’un chapeau à la Bob Dylan, seul avec sa guitare dans une grande émission de variété, je me suis dit que c’était possible. Quelqu’un s’était introduit dans la forteresse de l’industrie musicale. J’étais si fier de lui et tellement heureuse. J’aurais tellement aimé être à sa place. Ca a marqué le début d’une époque pendant laquelle les gens se sont ouverts à des alternatives à la pop commerciale. Bien sûr, Nick Drake n’a jamais pu apprécier l’immense reconnaissance que le public lui a témoignée. La raison pour laquelle il est mort est peut-être qu’on ne lui a jamais dit qu’il faisait la plus belle des musiques et qu’il écrivait les paroles les plus touchantes. Peut-être que si on lui avait dit ou s’il avait lu de telles choses sur sa musique, il n’aurait pas fini ainsi. Je ne sais pas, je ne l’ai pas connu, mais je devine ce qu’il a pu ressentir. Il a tenu une place essentielle sans jamais en recevoir les honneurs.

Nous venons d’évoquer Nick Drake et Donovan, et je trouve que votre jeu de guitare est justement assez proche de celui de Donovan.
Oui, c’est possible. Récemment, dans la perspective d’enregistrement du nouvel album, je ne me sentais pas capable de jouer de la guitare suffisamment bien et j’ai entrepris de travailler avec un guitariste à qui j’ai expliqué les parties de guitare. Et c’est lors de cet exercice que je me suis rendu compte que mon jeu de guitare était particulier et que je ne pouvais pas faire jouer mes morceaux par quelqu’un d’autre. Je ne sais pas d’où ça vient, sans doute de Donovan pour une grande part, mais aussi du fait que j’ai appris à jouer toute seule. Je ne sais pas à quelle note correspond chaque corde, je n’ai pas vraiment une approche conventionnelle de la guitare. Je ne sais pas trop d’où ça vient, mais ce que j’ai compris récemment c’est que j’étais la seule à pouvoir jouer ma musique. C’est donc moi qui ai joué de la guitare sur le nouvel album.

Mais avant ce nouvel album, comment était votre vie ? Aviez-vous un travail ? Ou, comme Donovan l’a fait, viviez-vous en marge de la société ?
Oui, en marge de la société, dans la campagne profonde, entourée de chevaux et d’autres animaux. J’ai eu trois enfants et même si je n’ai jamais eu un réel emploi, il y avait toujours quelque chose à faire. Nous élevions des percherons, ces chevaux qui tirent les attelages , ce sont de merveilleuses créatures. Ma vie à cette époque consistait à s’occuper des enfants, des animaux, des adultes aussi, de la maison, du jardin et de toutes ces choses qu’on ne trouve qu’à la campagne. Ramasser du bois, le couper... Dans ce style de vie, à chaque instant il y a quelque chose à faire. Nous avions de très faible revenus, et le soucis quotidien était de produire assez pour subvenir à nos besoins au jour le jour, ce qui nous occupait pleinement. Je n’arrive toujours pas à croire que cette épisode de ma vie ait duré aussi longtemps. Il y a à peu près douze ans, j’ai quitté cette ferme et suis revenu à la civilisation. Adieu animaux, potager, pommes de terre. Ca a été un changement radical. J’ai alors commencé à écrire cette histoire. J’avais besoin d’un traitement de texte et j’ai acheté un ordinateur. Quand j’ai eu un accès à internet, j’ai tapé mon nom dans un moteur de recherche et j’ ai découvert que ma musique et moi étions bien vivantes. Diamond Days était devenu une référence ce qui me réjouissait tout en me déstabilisant. Tout ce que j’avais abandonné revenait me chercher. J’avais oublié ce disque et l’orphelin revenait vers moi après avoir fait sa vie. J’étais profondément ravie de voir que les gens avaient finalement écouté les chansons. J’ai cru un temps que l’intérêt qu’on y portait était dû à la présence d’autres musiciens comme Robin Williams de The Incredible String Band ou encore Dave Swarbrick et Simon Nicol de Fairport Convention. Je me suis dit que les collectionneurs de ce type de musique s’intéressait à Diamond Days à cause de leur présence. Mais j’ai finalement réalisé que les gens écoutaient cet album pour ce qu’il était et ceci m’a semblé tout à fait nouveau. J’ai ensuite appris l’existence d’enregistrements pirates de l’album. Je m’en suis procuré un qui avait du être copié à partir d’un exemplaire original très abîmé parce qu’il manquait carrément des bribes de certains morceaux. Je me suis dit que tout cela ne me plaisait guère et me suis mis à la recherche des droits de la matrice que nous avons retrouvé dans un vieil entrepôt et l’album a pu ressortir en CD en 2000. Je pensais avoir un public assez restreint, mais il semble s’être étendue dans des proportions inimaginables ces cinq dernières années. C’est le sentiment le plus troublant pour moi ; de voir que ce que j’avais tout fait pour dissimuler était devenu énorme... De me dire que des gens à Paris écoutent ma musique. J’ai encore du mal à y croire.

Les belles chansons finissent toujours par trouver un public avec les années. Votre disque est devenu culte et vous deviendrez peut-être une légende. C’est parce que les gens ont aimé le disque et partagé leur engouement pour celui-ci qu’il est devenu ce qu’il est. Dans un tel contexte, il vous est sans doute beaucoup plus aisé de revenir sur le devant de la scène.
Ca m’a fait tellement de bien qu’on m’invite à nouveau en studio. C’est Glenn Johnson de Piano Magic qui m’a demandé d’enregistrer un morceau pour son prochain disque. Quand je me suis retrouvé dans le studio, je ne savais pas si je serais capable de chanter. Quand j’ai vu que j’y arrivais, j’ai éprouvé une telle joie d’être de retour. J’ai énormément de gratitude pour Glenn car c’est lui qui a été me chercher, je ne serais jamais revenue par moi-même. Mais parce qu’il m’a demandé, que j’y ai pris du plaisir et que j’ai adoré le titre que j’ai interprété, ça a tout changé pour moi. Et tous les gens que j’ai rencontré par la suite - les maillons d’une chaîne qui m’a mené à ce nouvel album - m’ont témoigné tellement de sympathie et de compréhension. Il me semble aujourd’hui que j’ai enfin été acceptée par le monde la musique, et c’est un merveilleux sentiment.

J’ai récemment rencontré Dave d’Animal Collective qui ne tarie pas d’éloges à votre sujet. Il est très sensible à votre talent. Vous avez enregistré le Ep The Prospect Hummer avec eux, c’est une autre rencontre importante ?
Ca a été une rencontre extraordinaire. C’est Kieran Hebden de Four Tet qui me les a présentés ; ils faisaient sa première partie lors de la tournée qui a suivi la sortie de l’album Rounds. Je les ai rencontré lors de leur passage à Edinburgh, et il me les a présenté ainsi : « Vous savez, tous ces jeunes gens ont votre disque ». Ils sont de Brooklyn, à New-York, comment est-ce possible. Moi qui en étais à me dire que personne n’avait écouter ce disque, surtout pas aux Etats-Unis ; je n’arrivais pas à y croire. Je suis sûre qu’ils m’ont trouvé très mal élevée. Par la suite, j’ai appris qu’ils souhaitaient qu’on travaille ensemble. J’étais ravie qu’ils aient autant d’estime pour moi. Les trois jours d’enregistrement sont parmi les plus beaux de ma vie. Ils m’ont tellement appris sur ce dont j’étais capable et que j’ignorais. Ils se sont montrés très exigeants et m’ont beaucoup demandé. « Ok, vous pouvez faire ça, mais pourquoi n’essayez vous pas comme ça ». Ils ont été très gentils tout en me demandant toujours plus. C’est ce dont j’avais besoin. Quelqu’un qui me pousse et qui me dise : « Vous pouvez le faire ». Et le résultat est excellent. Leur approche de la musique est tout à fait originale et inventive. Ca a été littéralement fascinant pour moi de les voir élaborer ce morceau, et fabuleux d’écouter quelques mois après ce qu’ils en avaient fait. Ce sont d’extraordinaires musiciens qui touchent un public de plus en plus large et je pense qu’ils sont voués à un immense succès parce qu’ils n’ont jamais cédé aux exigences commerciales et ont toujours suivi leur voie. Et c’est la force d’un label tel que Fat Cat qui offre à ses artistes une totale liberté même si leurs ventes de disques ne sont pas significatives. C’est tout à fait inhabituel et assez nouveau pour moi. Leurs rapports avec leurs artistes sont vraiment exceptionnels.

Ils privilégient les rapports humains... C’est amusant que vous ayez signé sur Fat Cat car c’est un label avec un catalogue qui multiplie les sensibilités musicales tout en restant très cohérent.
Quand j’ai écouté, The Blue Notebooks, l’album de Max Richter qui a une formation musicale classique, je me suis dit que c’était étonnant de voir sur un même label des artistes aux sensibilités aussi variées venus d’horizons aussi différents. Lorsque qu’il m’ont proposé de sortir l’album, j’ai été surprise qu’ils croient en moi au point de vouloir sortir un disque. Ils ont vraiment un don pour dénicher les artistes. Ils écoutent absolument toutes les maquettes qu’on leur envoie, ce qui, j’imagine, est assez rare vu le temps et l’énergie que cela demande, et ils ont effectivement un côté très humain. J’ai été quelque peu troublée par leur invitation car n’avais jamais rencontré des gens comme eux auparavant, et ne voyais pas trop ce qu’ils me trouvaient. Je leur ai fait confiance car il m’a semblé qu’on pouvait faire quelque chose de bien. Nous avons passé beaucoup de temps à travailler sur les visuels et l’impression de la pochette. Chaque détail a fait l’objet d’une réflexion. Je ne pense pas que beaucoup de labels accordent autant d’attention à ce genre de choses. Je me sens vraiment privilégiée et je donnerai le meilleur de moi pour que ce disque marche pour eux comme pour moi.

Les morceaux de Lookaftering existaient-ils avant que le projet prennent forme avec Fat Cat ou bien ont-ils été enregistrés à cette occasion ?
Quatre ou cinq morceaux étaient déjà écrits mais les autres me sont venus lors de la collaboration avec Max. Nous avons pris des risques en nous engageant dans ce projet d’album alors que nous n’avions que quelques morceaux. Mais j’avais la conviction qu’une fois le travail entamé, les morceaux me viendraient dans une sorte d’impulsion et c’est ce qui arriva. Quand on s’est concentré sur le travail d’arrangement, en prenant les morceaux les uns après les autres, chaque idée m’en amenait une nouvelle, puis une autre... jusqu’au dernier - qui est le premier titre de l’album - que j’ai écrit juste avant la fin de l’enregistrement. Et nous avons finalement réussi à finir dans les temps. Merci mon dieu.

C’est la raison pour laquelle vous l’avez intitulé « Lately ». Les titres des morceaux laissent croire que ce pourrait être une sorte de journal racontant toutes ces années. Des titres tels que « Here Before », « Lately », « Hidden »...
Oui. Ce n’est pas quelque chose que j’ai choisi. Je pensais que je ferais un album plus urbain que Diamond Day, je souhaitais du moins qu’il soit moins pastoral. Mais ma vie à la ferme, l’éducation de mes enfants, et l’élevage d’animaux représente une grande part de ma vie. Cette partie de ma vie transparaît encore beaucoup plus que je ne le pensais. Je crois que cet épisode de ma vie a toujours beaucoup d’importance pour moi et bien que je souhaitais parler de ma nouvelle vie, dans la ville où j’habite, avec les gens avec lesquels je suis, je me surprends à sans cesse regarder vers le passé. Et toutes les chansons qui me sont venues, tout comme leurs titres, parlent de ma vie passé, de cette époque où je m’occupais des gens. C’est donc très nostalgique.

C’était peut-être nécessaire pour vous de faire un album sur cette période.
Il se peut que maintenant je fasse ce que je souhaitais faire. Je ne sais pas comment sera le prochain mais je vais continuer à écrire et ça va devenir ma vie. Maintenant que mes enfants sont grands, même s’ils occupent toujours une grande place dans ma vie, ils n’ont plus besoin de moi de la même façon. Je peux consacrer mon temps et mon esprit à la musique. C’est tellement agréable de renouer avec la musique. Je me rends compte combien ça m’a manqué pendant toutes ces années. Je prends un tel plaisir à chanter et j’aimerais pouvoir faire des concerts même si je n’ai jamais fait ça de ma vie, hormis pendant une dizaine de minutes il y a deux ans à Londres. Je n’ai jamais fait de scène et j’aimerais arriver à surmonter mon appréhension. La première interview radio que j’ai faite il y a cinq ans m’a terrorisée et ce n’était qu’une interview de cinq minutes. J’espère que ce sera pareil pour la scène. Aujourd’hui, la perspective ne me met pas à l’aise, mais si je donne suffisamment de concerts, je pense arriver à y prendre du plaisir, comme en ce moment en faisant cette interview.

Vous n’êtes pas pour autant comme une artiste dont ce serait le premier disque, et le fait d’avoir vécue cette autre vie fait que vous abordez celle-ci beaucoup plus sereinement.
Effectivement, ça aide d’avoir vécu tout ça. Même si ce n’est que le début, j’appréhende les choses avec beaucoup plus de calme que par le passé. Le voyage que je voulais faire, ce voyage en roulotte, m’a enseigné qu’il ne fallait pas craindre de ne rien posséder. J’ai essayé d’enseigner ceci à mes enfants qu’on pouvait parfaitement vivre sans biens matériels et qu’il est toujours possible de trouver sa voie et qu’il faut croire en ce monde. Si tu vas de l’avant à la rencontre de ton destin tu réussiras, mais si s’enfermer chez soi dans la crainte de perdre le peu de chose que l’on a n’est pas la solution... Je voulais qu’ils se sentent à l’aise dans ce monde et s’épanouissent.

Pour en revenir à l’enregistrement de « Lookaftering », j’ai parfois l’impression qu’il a été enregistré en une seule prise dans des conditions de concert, et en même temps il y a de nombreuses subtilités de productions dans la façon dont le piano, la guitare sont produits. Y-a t il eu certaines prises directes ?
Le morceau « Wayward » sur lequel je m’accompagne à la guitare a été enregistré en une prise. Et à la fin de ce morceau, il y a aussi un passage uniquement instrumental avec de nombreux instruments : quatre guitares, une harpe, un orgue Hammond et un piano. Celui-ci a été enregistré à la deuxième prise. Les gens qui l’ont joué sont Devendra Banhart, Arden et les amis de Devendra (Espers, Vetiver...). J’avais ce morceau sur disque, je leur ai joué puis j’ai continué à la guitare et nous sommes allés en studio dans la foulée pour l’enregistrer. C’est un de mes passages préférés sur l’album, il y avait vraiment un esprit positif dans le studio. Le reste de l’album est construit piste par piste et enregistré en plusieurs prises. J’ai commencé par enregistrer la guitare et la voix et à la fin de l’enregistrement, j’avais acquis une telle confiance en moi - ma voix était plus forte et mon jeu de guitare plus « appuyé » - que l’on a réenregistré ces pistes. Sur les bases guitare/voix, on a greffé les autres instruments, et à la fin on a enlevé les premières prises voix/guitare et les avons refait par dessus les autres pistes. Ceci n’aurait bien sûr pas pu être fait à l’époque de Diamond Day. Nous avons utilisé un ordinateur pour composer certaines parties. Il n’a pas été question de tricher en faisant des retouches ici et là. Je n’ai pas d’a priori sur l’utilisation de techniques d’enregistrements modernes ou de sons générés par un ordinateur. Il y a toujours un être humain qui choisit les sons et comment les mettre en forme. Dans cette logique, je ne vois aucune différence entre jouer du violon et moduler un signal sur un ordinateur, si vous voyez ce que je veux dire. Là dessus je ne pense pas avoir une conception puriste. Sur « Here Before », j’ai adoré lorsque Max a utilisé des mélodies de glockenspiel jouées à l’envers, ça fonctionne à merveille. C’est lui qui a choisi de les positionner à cet endroit dans le morceau, ce n’est pas l’ordinateur qui fait ça, j’adore le résultat.

Lorsque vous allez décider de faire de la scène, vous pourriez si vous le souhaiter avoir une belle brochette de musiciens à vos côtés avec tous les artistes prestigieux qui ont participé à votre disque.
L’idée est que nous commencions Max et moi, accompagné d’un guitariste et de quelques cordes et lorsque nous envisagerons de jouer dans des salles plus grandes nous inviterons plus de musiciens. Dans l’idéal, j’aimerais qu’on puisse être à sept ou huit sur scène ; comme vous l’évoquiez, ce serait fabuleux que tous ces artistes avec qui j’ai travaillé se joignent à nous. Ce serait vraiment la réalisation d’un rêve pour moi de partager une scène avec eux.

Ce retour à la musique est sans doute également l’opportunité d’écouter de nouvelles choses.
J’ai encore beaucoup à découvrir, j’ai tellement de retard. La personne avec qui je vis aujourd’hui a entrepris de me « rééduquer ». Il me faudra au moins cinq autres vies pour rattraper mon retard. En ce moment, je suis vraiment fan de Jim White et de Lambchop. Ces dernières années, j’ai été vraiment bluffée par Blue Nile et plus récemment... Beaucoup des gens avec qui j’ai travaillé. Le nouvel album d’Animal Collective, il faut des semaines pour en faire le tour. Il y a temps de choses à écouter, c’est comme une montagne dont je n’atteindrai jamais le sommet... C’est si agréable d’écouter différents styles de musiques. J’écoute tout ce que je peux, tous les disques qu’on m’envoie. J’adore ça et j’essaie de trouver un sens et un ordre à tout cela. C’est une fantastique aventure pour moi, un nouveau voyage.

Etes-vous également sensible aux autres formes de créations... Les livres, les films... ?
J’ai également perdu pied dans ces disciplines artistiques lorsque nous vivions coupé de la civilisation. Je n’ai pas vu beaucoup de films et n’ai jamais trouvé le temps de lire. Et comme pour la musique, j’ai accumulé un retard impossible à rattraper. Et parfois, je me dis que je ne connais vraiment rien... Quand on me demande : « que lisez-vous en ce moment ? » , je réponds : « euh... la semaine prochaine peut-être... ». Tout comme je n’ai pas écouté de musique pendant longtemps, et me suis remis à écrire et composer sans avoir beaucoup d’influences, et c’est la même chose pour la littérature, je n’ai jamais rien lu d’autres que ce que j’écris. Il m’est difficile de dire si je serai capable d’écrire des choses intéressantes.

Entretien réalisé le 30 septembre 2005 et mis en onde par Henri Landré / Jet
Traduction Christophe Taupin / Octopus
Remerciements à Céline Boroli / Pias

Cette interview a été diffusée et reste écoutable en streaming sur le site de Jet FM :
ww.jetfm.asso.fr/Vashti-Bunyan-sur-Jet-FM.html
www.jetfm.asso.fr
et a fait l’objet d’une première interview sur le magazine Octopus en décembre 2005
www.octopus-enligne.com



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