sage francis

sage francis

bifurcations
 
 


samedi 14 décembre 2002.
 
nous avons rencontré sage francis dans le cadre de sa tournée pour son album personal journals, sur anticon, au zoobizarre, le 14 décembre. ce fut une grande rencontre autant sur le point de la discussion que nous avons eut avec lui, que sur le plan artistique, une fois sur scène. car sage francis en plus d’être un grand lyriciste, un poète même, est aussi un formidable mc. outre les nombreux battles qu’il a disputé et remporté, il sait comment se mettre une foule d’étrangers dans la poche en un rien de temps par ses grandes qualités de mc. en effet, il était seul sur scène avec son md et sa prestance a fait le reste. il est arrivé déguisé en ancien du viêt-nam, pour "simuler" l’ablation de ses parties génitales sur scènes ( !!!) et embrayé sur makeshift patriot. sage francis a maîtrisé son show du début à la fin, sachant faire monter la pression au moment voulu. mais en plus d’être un grand entertainer, sage francis sait faire bouger les consciences avec des textes engagés et très pertinents, n’hésitant pas à jouer avec les apparences et le public (for those who bounced, you missed the point...). il apporte un vent frais dans le hip hop us, et y remet du sens et de l’humain. illustration :
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Penses-tu qu’Anticon, en tant que label, et ta participation, en son sein, contribuent à changer la façon de penser, de voir le Hip Hop ?
Sage Francis : Non. C’est quelque chose que l’on entend souvent, mais Anticon et ses membres fondateurs et principaux sont implantés depuis longtemps dans le Hip Hop et nous savons bien que la plupart de ce que nous faisons n’est pas tout nouveau. On ne fait qu’accentuer certains aspects - ce qui nous plaisent le plus et qui ont tendance à avoir été oubliés, mis de côté dans le Hip Hop ces dernières années. C’est-à-dire que notre musique est plus engagée, plus axée sur le sens, le message avec des paroles plus réfléchies. On essaie aussi de rester novateurs dans nos productions. En fait, j’ai envie de dire que ce qu’Anticon amène vraiment de nouveau, c’est la production. Mais bon... Peut être que ça non plus ce n’est pas vrai. Je ne sais pas... En fait non, je ne pense pas qu’Anticon contribue à une nouvelle façon de penser le Hip Hop. Je crois qu’on ne fait que favoriser un élargissement du nombre des gens qui vont écouter du Hip Hop. Peut être que des gens qui trouvent ce qu’on dit intéressant vont se mettre à écouter plus de Hip Hop. Peut être que l’on ouvre une nouvelle voie pour que des jeunes se mettent à écouter du Hip Hop. Un peu comme certains MC l’on fait pour moi lorsque je me suis mis au Hip Hop.
Une nouvelle voie, de nouvelles idées, c’est-à-dire ?
Et bien, de nouvelles idées en ce sens que le Hip Hop ce n’est pas juste un seul type de son, un seul type de mentalité. Le Hip Hop n’est pas uniforme, son spectre est très large aujourd’hui : beaucoup de gens différents font du Hip Hop et beaucoup de gens écoutent du Hip Hop. D’où notre but, enfin mon but - je ne peux pas parler à la place des autres membres d’Anticon, ils ont sorti mon album, mais je ne suis pas un des membres principaux d’Anticon. Tous les interviewers en Europe me demandent de parler au nom de tout le crew Anticon, mais il ne représente ma mentalité que de manière partielle et imparfaite. On a certaines idées en commun, certains buts communs, mais ce que je peux dire n’est pas forcément en adéquation avec ce que les autres pensent. Mon but principal est d’amener autant de gens que possible à apprécier la musique que je fais, pour ce qu’elle est, pour mes paroles, pour la façon dont je délivre les mots, mon flow... Je ne veux pas qu’on m’écoute juste parce que je suis Hip Hop. En fait, de nombreuses personnes qui aiment mon album, n’aiment pas vraiment le Hip Hop, mais ils aiment la façon dont moi je le fais. C’est plutôt bien, c’est une position assez privilégiée.

Dans le EP sorti avant l’album, il y a une morceau vraiment intéressant : The Mulet. Dans ce morceau, tu dis que le Hip Hop est un art noir contrôlé et manipulé par les blancs, au même titre que le Rock’n’Roll l’a été. Pourrais tu nous en dire plus à ce sujet ?
Le Hip Hop, comme le R’n’R, comme le Jazz, est exploité par les blancs qui cherchent à le contrôler et le force à entrer dans un moule, à n’en diffuser qu’une seule vision des chose : le "mainstream". Ils ont asséché le Hip Hop de tout ce qu’il avait d’intéressant et ont tout foutu en l’air. Les gens qui voient dans ce Hip Hop quelque chose de spécial ont tout faux. C’est comme pour le R’n’R : le R’n’R n’est pas une musique « de blancs », mais j’ai grandi avec cette idée fausse, parce que tout le monde le disait. Et ça, ça craint, parce que ça implique que des gens ont cru que cette musique ne leur était plus accessible, la communauté noire s’en est sentie dépossédée. En fait, c’est un peu différent de ce qui est arrivé au R’n’R, au Blues et au Jazz. La situation du Hip Hop est unique. Non seulement, le Hip Hop a été récupérée par les blancs, mais le mouvement tout entier s’est scindé entre un courant commercial : Eminem en est le parfait exemple - et un courant beaucoup plus underground. Prenez par exemple DMX, Jah Rule ou Nelly : c’est du commercial. Tout est différent : le son, les paroles... Ce n’est plus le même genre de musique ! Enfin, on va bien voir ce qu’il advient du Hip Hop. Ca en est arrivé au point où le Hip Hop est devenu très commercial, des grosses majors ont posé leurs mains sales dessus - le Hip Hop a été lavé plus blanc que blanc. Mais les choses devraient changer, de nombreuses personnes se sentent blessées et frustrées par cette main mise. Bien sûr je ne prétends pas changer grand-chose. Je fais juste de mon mieux dans ma musique tout en restant bien conscient de ce problème. Le problème de la couleur, de la culture est toujours un thème, un problème majeur aux USA.
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Qu’est que tu as ressenti le jour où tu as découvert que le R’n’R n’était pas blanc ?
Ce fut une révélation. Quand j’étais jeune, je détestais le R’n’R parce que c’était trop "blanc". Je n’en voulais pas. Le Hip Hop fut une réponse pour moi, une solution. C’était une forme de rébellion contre tout ce qui était accepté par la grande majorité dans ce monde de blancs. Et puis, j’ai appris beaucoup de choses sur la musique, sur son histoire, qui m’ont amené à me rendre compte que le R’n’R était en fait une musique noire, de noirs - ce sont des gens comme KRS ONE ou Chuck-D de Public Enemy qui m’ont ouvert les yeux. Quand je me suis rendu compte que le R’n’R était une musique noire, je me suis demandé ce qui allait bien pouvoir se passer avec le Hip Hop... Et regardez ce qu’il se passe aujourd’hui. Depuis 1997/98, la scène underground est principalement blanche. En fait, toute la scène Hip Hop a changé. Quand j’ai commencé à aller à des concerts de Hip Hop, j’étais le seul blanc dans la foule, aujourd’hui c’est le contraire. Mon histoire est classique, de nombreux blancs qui traînent dans le milieu depuis longtemps vous diront la même chose. Il n’y a qu’aux concerts de DMX et Jah Rule que la tendance reste inversée et ces rappeurs font partie du courant le plus commercial. C’est dommage que ce soient eux que les majors cherchent à promouvoir dans les communautés noires - ça n’aide pas.

Ta chanson The Mulet fait-elle écho à - ou a-t-elle un quelconque lien avec - la chanson de Mos Def Rock’n’Roll ? Il y dit : « Elvis Presley’s got no soul / Bo Didley is Rock’n’Roll / You may dig on The Rolling Stones / But everything they did, they stole ».
Je n’ai pas écouté ce morceau. Mais je pense que Mos Def dit beaucoup de conneries. Je comprends ce qu’il veut dire. J’ai écrit mon poème en 1998 et il a été enregistré en live la même année. C’est la version qui est sur le EP. En ce qui concerne Mos Def et sa carrière, je crois qu’il a toujours voulu devenir un acteur et qu’il dit toujours plein de conneries. Je pense qu’il a utilisé le rap comme un tremplin et maintenant le voilà au cinéma. Je vois bien ce qu’il veut dire dans sa chanson, mais je crois qu’il a tort. On ne peut pas ignorer le talent. Est-ce qu’il a parlé de Bob Dylan ?
Heu... Non.
On ne peut pas parler de tous ces artistes populaires et critiquer leur talent comme ça. On ne peut pas discréditer tout ce que les Rolling Stones ont fait et leur enlever leur talent - c’est complètement idiot. Ca reviendrait à dire qu’un basketteur n’est pas si bon que ça, tout simplement parce que ce sont des blancs qui ont inventé ce sport. On ne peut pas dire ça. Il a vraiment un cerveau de gamin. Va te faire f... Mos Def ! Je pense que tu n’es qu’une petite merde ! Il croit qu’il fait partie de la scène du Spoken Word parce qu’il dit quelques poèmes (Def Poetry Jam sur HPO) mais c’est faux. Ce gars n’est pas un poète pour moi ; il n’écrit pas bien. Il a du charisme, une bonne voix, mais il faudrait qu’il soit plus conscient de ses limites. Il n’a pas le droit de se faire passer pour un poète ou de croire qu’il va rester dans l’histoire de la musique comme porte parole d’une culture. Je ne suis pas d’accord et ma musique n’est pas comme ça - je n’ai pas de certitude à apporter, juste des questions, des remises en cause. Je pense que tout ce qu’on peut faire en tant que musiciens, qu’écrivains, c’est d’amener les gens à se poser des questions, et pas de leur dire ce qu’ils doivent penser. J’ai mes propres réponses à ces questions, mais je ne veux pas les imposer aux gens comme des vérités absolues. Je trouve que ce que Mos Def a dit est navrant. C’est un con. Je l’ai vu l’autre jour à la TV, et j’ai eu envie de vomir. Il est faux.

En ce qui concerne tes textes, c’est assez rare de trouver des textes aussi introspectifs en Hip Hop. Il y a une sensibilité "pop" dans tes textes. Quelle est ton approche à l’écriture de tes textes ?
J’ai grandi en écoutant du Hip Hop qui était déjà comme ça. Je ne fais que perpétuer cette approche. Peut-être que je l’accentue un peu en me concentrant sur l’aspect introspectif. Aujourd’hui, je puise mon inspiration en dehors du Hip Hop, dans le R’n’R et dans la poésie. Ce sont aussi les interactions avec les gens qui m’inspirent mes chansons. Le titre de l’album Personal Journals s’explique de lui-même et il résume mon approche. Toutes ces chansons sont dédicacées à des gens que j’aime ou à des expériences particulières que j’ai vécues. Je l’ai fait pour montrer que c’était possible, même avec le Hip Hop. Le Hip Hop ne doit pas se résumer à : "je suis un gangster et je me la raconte". On peut y intégrer de nombreuses choses. Et ceci existait dans le Hip Hop avec lequel j’ai grandi, mais fait défaut au Hip Hop d’aujourd’hui.

Tu veux dire que ça a disparu ?
Oui, même si j’ai vu DMX faire des morceaux plus introspectifs. Tout le monde en fait un peu, même Jay-Z. Mais moi, je le fais certainement plus - peut-être parce que je n’ai pas les mêmes ambitions qu’eux, pas les mêmes motivations. Parfois je ne fais de la musique que pour me sentir mieux, parfois pour aider les gens que je connais à se sentir mieux. Mais aujourd’hui, ma musique se politise parce que j’ai l’opportunité d’avoir des gens qui écoutent ce que j’ai à dire sur la société, sur notre président ou ce genre de conneries (cf. le EP The Makeshift Patriot sorti en mars, ndlr). Mais c’est simplement parce que j’ai grandi en écoutant du Hip Hop qui était comme ça - je ne fais qu’ajouter ma contribution à mon tour. Les artistes qui ne le font pas et négligent leur public doivent se remettre en question. Je contrôle ma vie et mon destin et c’est important pour moi d’apporter quelque chose de pertinent à l’art - c’est ça écrire, c’est ça communiquer.
C’est assez loin de l’idée puritaine courante aux USA de Destinée Manifeste. Ton approche est résolument à l’opposé.
Oui, je suis plutôt... (un répondeur se met en marche, après que le téléphone ai sonné plusieurs fois). Qu’est ce que c’est que ce putain de répondeur derrière moi ? (rires). L’idée de Destinée Manifeste est en soi très drôle - jamais je ne m’adonnerais à un truc comme ça ! Mes idées sur Dieu, sur l’âme humaine et sur notre raison d’être ne sont pas pré-établies. Je sais qu’on a beaucoup à apprendre là-dessus et je m’en suis rendu compte très jeune. Les jeunes qui croient en de telles choses ont de véritables lacunes dans leur système de logique, dans leur manière de penser, mais c’est comme ça que les religions existent de toutes façons. C’est pour ça que les religions nous entubent depuis si longtemps - parce que les gens sont stupides... L’église... Je vais clouer les "95 Thèses" sur le temple du Hip Hop.

Dirais-tu que c’est plus dur de s’exprimer - se confesser - sur l’album ou sur scène, où il y a un retour direct ? N’est ce pas un peu comme se mettre à nu devant le public ?
Non, vraiment pas. J’écris ces chansons assez intimes, des sortes de confessions quelques fois, parce que je n’arrive pas toujours à parler aux gens que je connais quand je suis confronté à certaines situations. Si j’avais quelque chose à dire à quelqu’un et que je ne l’ai pas fait, ça sort souvent plus facilement sous forme de chanson. Et puis, on n’a pas toujours l’opportunité de parler à certaines personnes parce qu’elles sont mortes, soit parce qu’elles ne sont pas à l’écoute ou prêtes. Ca permet de leur montrer qu’elles nous sont chères ou de leur rendre hommage. Ce n’est pas comme se mettre à nu, je ne fais que révéler certaines choses. Quelque fois, c’est plutôt comme vous déshabiller vous. Si j’ai bien écrit la chanson, alors vous devriez vous y identifier et l’interpréter en fonction de votre vécu - et là c’est vous qui êtes mis à nu. Finalement, le live est un "streap show" facile étant donné que lorsque je me mets à nu, je mets le public à nu par la même occasion.
Tu y trouves alors quelque chose de cathartique ?
Oui, bien sûr. C’est pour ça que je fais de la musique et que j’en écoute. C’est la raison d’être de l’art. Les gens ont besoin de quelque chose qui leur apporte plus que leur routine quotidienne. Je pense que la musique, et l’art, atteignent un niveau de communication supérieur lorsque c’est bien fait. Lorsque quelque chose vous déplaît dans votre routine, vous pouvez toujours entrer dans un processus de création, c’est cathartique.
Et quelle est ton attitude face au retour du public, lorsque tu es sur scène ?
Ce n’est pas si important que ça. Je n’y pense pas trop. Ca fait toujours plaisir si le feedback est bon, mais je ne m’en abreuve pas autant que lorsque j’ai commencé à jouer sur scène. Lorsque j’avais 13-14 ans, c’était tout pour moi, vous savez, quand la foule est en délire (il imite la foule en délire). Aujourd’hui, j’ai atteint un stade où je sais ce que je dois faire pour obtenir les acclamations du public. Je connais même les techniques les plus basses pour y arriver. Mais je me refuse à les employer.

Vous vous adaptez, vous suivez le mouvement....
Ouais, le feedback n’est pas si important que ça tant que je sens que le public s’est amusé d’une manière ou d’une autre. Ça n’a pas besoin d’être une grosse fête ou un truc trop intellectuel non plus. Et puis, pour une certaine raison, les gens reviennent. Je crois que c’est parce que j’ai quelque chose d’unique à offrir sur scène et que je pousse les gens à réfléchir un peu.

Pour en revenir à cette sensibilité pop dont on a parlé précédemment, on la ressent tout au long de votre album et on aurait aimé savoir comment vous avez choisi les personnes dont vous vous êtes entouré ?
C’est un album du label Anticon qui est dirigé par Sole. Il m’a demandé si je voulais sortir un album sur son label et j’ai accepté. Vous savez ce sont eux qui m’ont tendu la main en premier lieu et ils ont énormément de très bons producteurs. Je leur ai dit que s’ils pouvaient me fournir assez de beats et une bonne production, j’étais d’accord. Une fois l’accord conclu on a passé une annonce proposant à qui voulait travailler sur mon album de se faire connaître. Beaucoup d’artistes ont répondu à l’appel et proposé de la musique et des beats. Je n’avais plus qu’à choisir ce qui correspondait à ce que je recherchais, ce qui collait à l’état d’esprit de mes paroles. Et Anticon avait déjà ce côté obscur - dark - que je recherchais. Ça a rendu la chose plus facile. Et de toutes façons les producteurs d’Anticon sont tous très talentueux et j’ai vraiment apprécié de travailler avec eux, j’étais ravi de ce qu’ils m’ont proposé. J’ai juste choisi ce qui correspondait à l’atmosphère et au concept de l’album. Et comme j’étais le seul à écrire les paroles, je me suis dit que c’était le meilleur moyen d’obtenir de la variété, un certain éclectisme. Je n’avais jamais sorti d’album dans le commerce et je pense que de nombreux artistes ont voulu participer d’eux-mêmes à cette nouvelle étape de ma carrière.
Donc des artistes vous ont envoyé des beats sans connaître les paroles et vous avez pioché dedans. Pourquoi ce choix ?
J’ai l’habitude d’écrire et d’arranger mes paroles autour des beats. Je trouve que c’est plus facile de faire comme ça. Je n’impose rien aux producteurs. Ce que l’on entend sur l’album ce sont, pour la plupart, les breaks et les beats tels que je les ai reçus. Si j’ai vraiment besoin d’un quelconque changement, je le leur dis et c’est généralement assez facile pour eux de faire les modifications.

Dans le titre The Mulet, vous vous moquez d’un gars qui écoute du hardrock. Quel est votre rapport à cette musique ?
Plus jeune, j’étais absolument anti-rock et tout ce qui contenait de la guitare. Sauf pour ce qui est de Run DMC et des Beastie Boys, je ne sais pas pourquoi. Je détestais le rock parce que pour moi c’était de la musique de blancs. J’étais très élitiste et n’écoutais que du hip hop jusqu’en 1996. Là, j’ai rencontré des jeunes de la scène punk et hardcore à la fac. Même si je n’adhérais pas complètement à leur musique mes goûts ont évolués, ils m’ont fait des mixtapes et ont partagé le même état d’esprit, j’étais staightedge comme eux. Je voulais comprendre comment cette communauté straightedge fonctionnait dans le milieu hardcore. J’ai assisté à des concerts et traîné avec eux. Leur mode de fonctionnement très indépendant m’intéressait. C’est grâce à eux que je me suis rendu compte que je pouvais être autonome et indépendant pour faire ma musique. Je n’avais pas besoin d’attendre d’être repéré par une major. C’était une période où j’en avais assez d’écrire des textes - j’écris depuis l’âge de huit ans - sans que personne n’y ait accès. Le hardcore m’a permis de comprendre que je pouvais obtenir cette indépendance dans la production et m’a ouvert sur d’autres styles musicaux. Je me suis donc lancé. Mais pour vendre mes mixtapes et mes cds, il fallait qu’on me connaisse d’abord sur scène. Je me suis alors entouré d’un groupe car je n’avais personne pour produire mes beats à l’époque. J’ai aussi participé à des émissions de radio et les gens ont fini par me connaître. C’est en 1996 que je me suis aventuré sur ce terrain. Ça m’a certainement aidé que ma petite amie me plaque à ce moment là, j’ai été plus torturé et plus productif.

Qu’est-ce que ça signifie pour vous d’être straightedge et quand l’êtes-vous devenu ?
Je pense que je l’ai toujours été. Mais le terme straightedge est une étiquette que l’on colle aux gens et toute étiquette à ses défauts. Pour moi, au-delà du "je ne bois pas et je ne me drogue pas", c’est le fait de toujours garder sa conscience éveillée et en alerte, de ne pas la parasiter. C’est une forme de rébellion contre les choses qu’on vous impose. Et je crois que c’est là l’essence même du hip hop, la révolte. Je ne voulais pas qu’on m’impose de boire et de me défoncer. Ça ne me correspondait pas. Mes centres d’intérêt étaient la philosophie et le fait d’apprendre des choses. Et pour les comprendre je devais garder la tête claire. C’est le message que m’a enseigné un gars comme Chuck D de Public Enemy même si lui buvait beaucoup et a dû se défoncer pas mal. En fait, j’étais naïf et ne le savais pas à l’époque, moi je croyais que tous les groupes de hip hop étaient straightedge. J’ai fini par me rendre compte que c’était plutôt le contraire mais je n’en suis pas venu à détester le hip hop pour autant. Ça m’a plutôt poussé à réfléchir aux raisons profondes pour lesquelles j’aimais cette musique. Et puis, plusieurs membres de ma famille boivent, d’autres sont morts suite à des problèmes de drogue et ça m’a certainement coupé toute envie d’essayer. Il y a aussi le fait que boire et se droguer impliquent un processus de socialisation et je ne suis pas vraiment quelqu’un de très sociable. Je ne fais pas non plus assez confiance aux gens pour me défoncer avec eux, je veux rester maître de la situation pour éviter es problèmes. J’aime bien avoir les gens mais je déteste me faire avoir. (rires)

Est-ce que vous pourriez nous parler du poème The World’s Worst Rapper - qui se trouve au début du livret qui va avec l’album.
C’est un poème d’un ami à moi qui s’appelle Bill McMillan. Il est incroyable. La première fois que je l’ai vu le dire en live j’ai cru que ça parlait de moi. Je me suis dit "cet enfoiré est en train de se foutre de moi". En fait, chaque personne présente ce soir là croyait que ça s’adressait à elle, c’est ça qui est génial. C’est comme s’il avait réussi à y intégrer toutes nos peurs et qu’il avait compris notre rapport à l’art. Je pense que le message premier de ce poème est que bon nombre de jeunes aujourd’hui voudraient devenir des rappeurs ou des djs et qu’ils ont tendance à négliger leurs qualités propres, ce pour quoi ils sont doués. Le poème raconte l’histoire d’un type qui adore le rap mais qui ne sait pas rapper et qui vend des disques de hip hop dans un magasin. A côté de ça, c’est un peintre et un dessinateur hors pair qui ne se reconnaît pourtant aucune qualité ni aucun mérite tout simplement parce qu’il ne sait pas rapper. Il néglige son propre talent comme beaucoup de gens qui pensent que le rap est tout ce qui compte. Je crois que c’est très important de rendre compte que le hip hop n’est pas si important que ça et que ce qui compte à la fin c’est le talent. Si on a un talent particulier à offrir aux autres, il faut le cultiver et avoir suffisamment confiance en soi pour le voir s’épanouir. Je crois que ce poème pourrait s’appliquer à beaucoup de rappeurs aujourd’hui qui se prennent pour des MCs et qui devraient plutôt songer à arrêter de rapper et se consacrer au talent qu’ils ont. On a tous un talent particulier, un don pour quelque chose qu’il faut s’évertuer à cultiver. Voilà pourquoi j’ai mis ce poème dans le livret de l’album. Et puis aussi parce que je ne crois pas être le meilleur rappeur au monde, ce n’est pas mon but. Si je l’étais ou si les gens me voyaient un jour comme tel, ce jour-là serait un jour froid en enfer. Je ne suis qu’un petit blanc qui n’essaie pas de s’attirer ce type de louanges. Je ne fais pas ma musique dans cette optique, je ne veux pas être le meilleur rappeur, si c’était le cas je serais obliger de me poser la question de savoir ce que les gens veulent entendre pour le leur donner. Je compromettrais ce que je fais. Il faut toujours remettre en question toute forme d’art pour pouvoir la renouveler. C’est ce que j’essaie de faire et je crois pouvoir dire que j’ai atteint cet objectif. Et on verra bien ce qu’il se passe après. Mon prochain album avec les Non Prophets qui s’appelle Hope aura un son très hip hop. On y rend hommage au hip hop qu’on écoutait en grandissant et on y fait vraiment la musique qu’on aime. C’est un album politique et drôle à la fois, avec un ton un peu plus léger que dans Personal Journals. C’est le genre de choses que j’ai besoin de faire pour garder un certain équilibre. Il devrait sortir dans cinq mois. J’ai aussi fais un album avec Buck 65. Il est produit par Dj Signify et devrait sortir dans trois quatre mois. Il s’appelle Sleep No More, c’est un concept album où Buck 65 a composé quatre morceaux et moi trois. C’est un album assez étrange et j’ai hâte de savoir comment les gens vont y réagir. J’ai du mal à le définir, vous l’écouterez et vous verrez.

Vous n’avez pas d’autre projet avec A.O.I. (Art Official Intelligence) ?
J’ai travaillé avec eux de 1996 à 1998 et on a sorti un album. On a enregistré d’autres morceaux qui ne sont pas sortis sur un album et on a fait quelques concerts ensemble. Mais ça devenait difficile de partir en tournée avec eux et je n’arrivais pas à gagner assez d’argent avec un groupe, j’avais besoin de me concentrer sur ma carrière solo. Lorsque j’aurai terminé cette tournée, je vais me lancer dans une autre tournée avec des musiciens professionnels. Les membres d’A.O.I. ont tous trouvé un boulot maintenant et ils ont chacun une famille et des enfants. Je ne veux pas les arracher à leurs nouvelles vies pour aller perdre leur temps en tournée. En tournée, on ne s’amuse pas tous les jours, c’est plutôt le contraire. On a souvent envie de se flinguer.

Vous êtes fatigué en ce moment ?
Oui, mais je suis plus ou moins fatigué tout le temps. J’ai mal à la tête, je me sens comme une merde, c’est la vie de tous les jours quoi.
C’est pour ça que vous buvez du café ? (cf. ’Cup of Tea’ sur l’album Personal Journals)
(rires) J’adore le café, j’adore le goût que ça a. Merde au thé. Sauf le thé au miel quand t’as mal à la gorge. Mais il n’y a rien de mieux pour la gorge que l’eau et qui plus est l’eau chaude. Ce sont là les conseils d’un docteur pour la gorge très réputé. Mais le café a beau être mauvais pour la gorge, j’aime trop ça pour arrêter. Je ne crois pas non plus que ça me réveille, il m’arrive d’en boire avant d’aller me coucher. Je pense que la caféine ne me fait plus grand chose maintenant.

Pourquoi avoir consacré quatre pages du livret aux remerciements ? D’habitude les remerciements se cantonnent à une simple liste de noms. C’est une approche qu’on a trouvé très touchante.
J’avais la possibilité de faire un petit livret avec l’album et je me suis dit qu’il fallait que j’en profite pour ajouter des petits textes de remerciements aux personnes qui me sont chères et à qui l’album est dédié. La musique m’a éloigné de ma famille et de mes amis, cette voie que j’ai choisi m’a isolé des autres. Les remerciements s’adressent donc à ces quelques personnes qui m’ont aidé à devenir ce que je suis. C’est aussi un moyen de leur dire des choses que je ne leur avais pas dites auparavant parce que je ne les vois pas souvent. Et c’est important de monter aux gens qu’ils y a de vrais sentiments et de vrais personnes derrière les chansons. L’artiste qu’ils écoutent a une vraie vie. Ça m’étonne qu’il n’y ait pas plus d’artistes qui le fassent. En fait, je ne m’étais même pas posé la question, j’avais l’occasion de le faire alors je l’ai fait. Je pense que la raison pour laquelle les gens ne le font pas c’est parce que c’est chiant. C’est long et on a beaucoup de choses à dire tout en étant limité dans le nombre de pages. J’ai perdu pas mal d’argent là-dedans. Plus il y a de pages et plus le livret revient cher. Mais je me fous de perdre cinquante cents sur chaque vente, je crois que c’était important et de toutes façons l’album s’est vendu à plus de 20 000 exemplaires, c’est la première fois que ça m’arrive et c’est déjà une grande satisfaction. Je crois que c’est aussi plus agréable pour tous ceux qui ont acheté le disque d’avoir un livret avec, ça peut aider à mieux apprécier la musique.

Que se passerait-il si ce soir quelqu’un du public vous criait ’Run come follow me’ ? (Sage Francis a déclaré dans un interview qu’il chanterait ce morceau qu’il a composé en 1992 si quelqu’un le lui demandait lors d’un concert)
(Rires) C’est un très, très, très vieux morceaux. Si on me le demande et que j’arrive à me souvenir des paroles, j’en chanterai une partie. C’est un poème avec beaucoup de phrases très difficiles à prononcer - Tongue twisters. (Sage Francis nous en donne un aperçu) C’est un flow très rapide et j’ai composé ce type de chanson pendant très longtemps. Tous mes morceaux étaient comme ça, j’adorais ça. (Il nous rappe un autre extrait) Il y a ce poème en particulier que je chantais à tous mes concerts et qui me suivait depuis 1992. Maintenant, dix ans plus tard, je ne le chante plus mais si quelqu’un me le demandait, je pourrais essayer d’en faire un couplet.
Et bien, c’est ce qu’on va faire tout à l’heure. A part ça,y-a-t’il quelque chose dont on a pas parlé et qu’il te tiendrait à coeur d’évoquer ?
Etant donné que c’est pour un webzine français, je tiens à dire que je regrette la barrière linguistique. Je pense que le public ne peut pas autant apprécier le spectacle s’il ne comprend pas tout, surtout pour ce qui est des jeux de mots et de certains messages que j’essaie de faire passer. J’essai donc de trouver d’autres moyens d’amuser le public. J’aimerais savoir parler français. Ah oui, autre chose, je l’ai déjà dit lors du concert d’hier soir, ce serait bien que tous les français rédigent une pétition pour récupérer la Statue de la Liberté, ou qu’ils viennent directement la chercher parce que nous on la maltraite aux Etats-Unis. Elle ne veut plus rien dire aujourd’hui chez nous, c’est un immense mensonge métallique. Notre vision de la liberté est trop tordue. Ce serait vraiment un symbole très fort que vous la récupériez, même si je pense que ça n’arrivera pas. Ce serait vraiment cool. Je pourrais être votre porte-parole si vous le souhaitiez et j’aiderais à organiser les pétitions. Je ferais des chansons et partirais en tournée avec ce thème comme concept central.
Levons des fonds pour la statue...
(rires) On pourrait même partir en guerre pour elle. Ouais, ce serait vraiment un symbole très fort, très poétique. Ça vaudrait le coup. Si j’étais français, je serais fou de rage de voir ce que les Américains en ont fait. Merci les gars.
Merci.

interview françois & ronan
bordeaux zoobizarre
14/12/02



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