encre

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bifurcations
 
 
 


avril 2002.
 
il aura fallu un certain temps pour qu’il nous soit donné de voir encre jouer. alors que sortait il y a bientôt un an son éblouissant premier album, un disque hors norme, il témoigne de son travail, et affirme ici sa grande détermination. la volonté d’aller de l’avant, et ce coûte que coûte.
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Après le premier 45 tours chez Active Suspension, qu’est-ce qui t’a décidé à conserver le nom de Encre pour ton premier album ?
yann tambour - encre : Je ne veux surtout pas que l’on dissocie mon travail instrumental de celui sur lequel je chante. Je ne fais ni de la chanson, ni quelque chose de strictement instrumental. J’essaie de développer une atmosphère particulière et tous les coups sont permis, si j’ai envie de poser une voix sur l’un des morceaux que je suis en train d’élaborer parce que des textes me viennent, je m’exécute. Je ne m’impose pas de limites. Certains m’ont suggéré de dissocier les deux projets, je ne vois vraiment pas pourquoi je l’aurais fait, ils partent de la même envie...

D’où t’es venu la volonté de chanter en français ?
L’utilisation d’une voix sur un morceau est avant tout un acte passionné. J’aime à croire que c’est le cas sur les morceaux anglophones qui me procurent des émotions fortes. Le français est ma langue maternelle. Si je veux retrouver le même rapport que les songwriters anglophones que j’apprécie, je me dois d’utiliser ma langue maternelle (tant que je vis en France et que c’est la langue que j’utilise le plus, en tout cas). J’ai également foi en l’idée que mes textes peuvent plaire, même à quelqu’un qui ne les comprend pas, tant qu’ils sont élaborés dans cette optique-là et non dans une perspective référentielle creuse.

On avait jusqu’à la sortie de ton disque l’impression que le type de musique que tu joues et le chant en français ne pouvaient se marier. Qu’est-ce qui t’a décidé du contraire ?
Eh bien, c’est le meilleur compliment que l’on m’ait fait, merci ! Pour ce qui est de ce qui m’a décidé du contraire, je pense y avoir répondu ci-dessus. En musique, il y a ceux qui cherchent à s’assumer coûte que coûte et ceux qui miment de peur de prendre des risques. Seul le premier cas de figure éveille mon intérêt. Je ne comprend pas non plus la sclérose de genres. Les genres musicaux correspondent à des appellations que l’on donne à des courants à posteriori, ils désignent des scènes dont des gens ont émergé à des endroits qui ont une réalité géographique. Ce sont des repères historiques, ils résument les caractéristiques de certaines productions à un moment donné, les moyens de production et de composition qui ont permis de les élaborer. Je ne marie que ce qui me semble bon et ne me réfère qu’à un absolu que je retrouve sur des disques de formes et de provenances variées. Je pense que tous les disques que j’apprécie ont un point commun, même si je ne saurais l’expliciter. Que mes disques soient également porteurs de cet élément-là est tout ce qui m’importe.

Ton écriture est très directe, sans pudeur, elle évite les métaphores qu’on retrouve souvent dans la chanson française. Qu’est-ce qui te plaît dans ce type d’écriture ? Est-ce qu’elle constitue, avec ta façon de chanter, un choix réfléchi ?
Ce que j’évite avant tout c’est une écriture qui comporte la marque d’une réflexion sur son propre statut. Je pense à des groupes comme Diabologum ou Programme, pour lesquels j’ai, par ailleurs, beaucoup de respect : il y a énormément de choses qui me plaisent chez eux, mais il y a une chose avec laquelle j’ai beaucoup de mal, c’est cette idée que l’on est surconscient de ce que l’on raconte (ex. "je n’ai pas de respect pour ce que je fais", "je suis celui qui sait qui n’en retire aucune fierté", "on a raison de dire ce que l’on dit et de faire ce que l’on fait"), je trouve plus productif que "je" ne sache pas trop ce qu’il raconte, et puis je me permets de douter du fait que "je" soit si peu fier dans la mesure où il trouve la motivation pour le dire dans un disque de manière si solennelle. Je ne soulève ce genre de chose que pour resituer ma démarche, pas pour casser du sucre. Je respecte et aime le côté jusqu’au-boutiste de leurs albums. Et je ne prétends pas non plus que ma démarche est bonne, elle est sans doute même très critiquable : je ne fais qu’en rendre compte. Enfin, je ne veux pas dire par-là que je lâche des choses sans les réfléchir ou tenter d’en mesurer l’effet potentiel. Après tout, lorsque l’on fait un album on "travaille" réellement à créer un univers. Ce sont mes motivations que j’évite d’analyser, je ne voudrais pas que Encre donne dans l’auto-analyse peine-à-jouir, je fais déjà ça dans tellement de domaines ! Par ailleurs, j’essaie aussi d’utiliser une prose d’actualité, il n’y a rien de plus énervant que les types qui utilisent un langage daté parce qu’ils s’imaginent que ça crédibilise quand on fait de la chanson : je ne vois pas l’intérêt de plagier les vieux trucs de manière irréfléchie (les types qui utilisent un mot d’argot d’il y a trente ans par snobisme, alors qu’ils n’auraient jamais le réflexe de l’utiliser dans la vraie vie, j’en connais, je te jure !). Ce que j’essaie de récupérer dans les choses qui datent, c’est ce dans quoi on se reconnaît encore, ce dans quoi on se reconnaîtra toujours, et ça passe en général au-delà du côté daté de certains mots. Pour reparler de Diabologum et Programme, je trouve justement qu’ils ont beaucoup de mérite à ce niveau-là, ils ont vraiment une prose d’actualité. Quant aux métaphores, mmm, oui, pourtant il y en a. Si tu as le sentiment qu’elles sont inhabituelles, eh bien écoutes : c’est merveilleux.

Tu n’as pas souhaité publier les paroles sur le disque, puis tu les a ensuite placées sur ton site. Peux-tu nous expliquer ton idée à ce sujet ?
Mes textes de chanson ne sont pas voués à être lus, j’ai toujours trouvé les textes voués à être chantés un peu ridicules hors-contexte. On m’a néanmoins dit que leur compréhension était parfois difficile. J’ai donc décidé de ne pas les faire figurer sur le disque afin que l’auditeur n’y ait pas accès tout de suite, de m’assurer qu’il écoute d’abord les morceaux. J’ai inscrit l’adresse du site sur le disque et y ai posté mes textes. C’est initialement le seul but de ce site.

Tous les morceaux que tu as composé pour des compilations sont des instrumentaux. Pourquoi ?
Il n’y a pas de raisons particulières, les seuls morceaux que j’avais à proposer s’avéraient être des instrumentaux.
Le disque est assez instrumental, avec un son live et acoustique. Pourquoi ne pas l’avoir enregistré sur multipiste plutôt que sur ton pc ?
Je n’avais pas accès à un autre mode d’enregistrement. De plus, le PC permet beaucoup de choses qu’un multipiste ne permet pas : notamment de décliner des mélodies avec des instruments que l’on ne possède ou ne maîtrise pas.
Comment as-tu arrangé les cors et les cordes ? Est-ce que la musique de Hood t’a inspiré pour le mélange entre bruissements électroniques et trompette ?
J’aime beaucoup The Cycles of Days and Seasons. Je ne me souviens en revanche pas vraiment de sonorités électroniques. Il y a certes des traitements particuliers de sons d’ambiance, un peu concrets, me semble-t-il, mais pas vraiment d’électronique sur l’album. Sinon, le suivant n’était pas encore sorti, donc, si tu parles de celui-là, il n’aurait pas pu m’influencer. Je ne sais pas si ça m’a inspiré. Ca a sans doute eu une influence, comme beaucoup d’autres disques. Je l’écoutais beaucoup à ce moment-là, en tout cas.

On a décrit le disque comme un "bloc", caractérisé par sa compacité et sa difficulté d’accroche. C’est ce que tu voulais ?
Je voulais quelque chose de direct, un univers dans lequel on puisse se plonger intégralement et que l’émotion procurée soit quasiment la même sur toute la longueur. Qu’elle soit, de surcroît et dans la mesure du possible, à son paroxysme tout du long. Sinon, ce disque est accessible ou inaccessible selon où l’on se situe, selon ce que l’on a l’habitude d’écouter.

Penses-tu que cet album soit ambitieux ? Qu’avais-tu en tête lors de la composition, quels modèles, quelles théories ?
J’étais obsédé par la dynamique que permettait d’obtenir le mélange de textures et de bruits à des sons organiques. Je voulais une production très étagée. J’avais en tête une gestion de l’espace très précise. C’est beaucoup plus flou aujourd’hui, mais j’avais effectivement des idées très définies. Je te parlerais sans doute mieux de l’album que je réalise en ce moment.

La formule du groupe sur scène s’est-elle mise en place facilement ? Comment fonctionnez-vous aujourd’hui ?
Non, il y a eu des hauts et des bas, des tensions, des conflits, mais jamais de manière gratuite ou pour des raisons stériles. Ils ont toujours émergé dans la perspective d’avancer au mieux vers quelque chose qui nous tenait, je pense, tous à coeur. Le projet s’est monté autour de l’idée de proposer une version scénique de mon disque et je n’étais bizarrement pas celui qui voulait y coller le plus. Le fonctionnement a beaucoup changé depuis le début. Aujourd’hui nous travaillons de manière beaucoup plus démocratique. Il n’y a qu’une seule chose qui compte : que tout le monde soit content de jouer ce qu’il joue au moment où il le joue, personne ne doit être relégué au second rang. C’est là, je pense, que se trouve la clé d’une véritable énergie scénique. C’est également la seule chose qui soit humainement acceptable. Je déteste le schéma de fonctionnariat musical sur lequel fonctionnent pas mal des "backing-bands" (et celui-ci n’en est pas un ! j’insiste lourdement là-dessus !) auxquels certains font appel pour aller se la jouer sur scène. Pour ce qui est des aspects plus techniques, on s’est beaucoup interrogés sur la manière dont le mélange textures/instruments allait pouvoir se réaliser dans un groupe. Les bandes n’étaient pas une solution, on a donc, sur les conseils ingénieux de Raphaël et Bertrand, opté pour le sampler, sur lequel nous avons stocké les éléments qui n’étaient pas interprétables par des instruments sous forme de micro-samples que l’on pourrait déclencher en temps réel, ce dont Damien se charge sur scène. On a ensuite gardé quelques lignes mélodiques en tête et on s’est laissés aller pour le développement de l’instrumentation. On est ensuite revenus sur certains passages jusqu’à ce qu’on obtienne quelque chose d’efficace et de satisfaisant.

Peux-tu nous décrire la démarche d’Evenement ?
Voir la charte sur evenement0.free.fr, tu peux la copier coller si tu veux, mais bon, il faudra leur reverser des droits d’auteur. Ils font ça de la main à la main, en liquide de préférence.
Que s’est-il passé depuis l’été dernier, depuis la sortie du disque ? Quels sont tes projets ?
Un investissement quasi-obsessionnel dans la production musicale, avant, c’était plus en dilettante. Je suis en train de terminer mon prochain album (plus bavard et plus axé sur la composition) et travaille sur des projets avec des gens de mon entourage. On a composé un morceau guitare/violoncelle avec Sonia, la violoncelliste de Encre. Et j’aimerais également tenter une collaboration guitare/piano avec Karine (Noak Katoï). Je bosse également sur un projet d’un ou deux titres avec Chris Cole de Movietone.

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