thisquietarmy

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samedi 11 octobre 2008.
 

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Les images que vous allez voir ont été prises à la Casa del Popolo, vitrine underground et branchée de Montréal. Si l’explosion médiatique de Godspeed You Black Emperor ! aura eu raison d’une partie de cette Constellation, il reste toujours en ville quelques petits soldats dont on ne parle pas. Parmi ces musiciens de l’ombre, le productif Eric Quach : un fameux groupe à guitares (Destroyalldreamers), un micro-label (TQA Records) et un projet en solitaire très justement baptisé Thisquietarmy que l’on croise ces jours-ci inédit chez Fugues à travers la pièce « Summer Isolation ». « Isolation » ? « Closer », Joy Division !? Rencontre exclusive avec l’intéressé.

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Comment est née l’envie de ce projet en solitaire ?
Eric Quach : Thisquietarmy est né d’un profond désir d’exprimer les émotions les plus innées face à mon existence, face au monde. Au sein de mon groupe Destroyalldreamers, la composition s’est inévitablement métamorphosée en une expression collective et tout à fait impersonnelle. Même si limité et minimaliste, je crois que tout ce qui est issu de Thisquietarmy représente ce que je suis, mieux que n’importe quelle intimité que tu partageras avec moi. Tout comme Joy Division, un de mes groupes fétiches, j’ose espérer nouer une relation à travers mes notes comme le fait Ian Curtis avec ses mots.

Il est beaucoup question de guitares dans ta musique. D’où te vient la passion de ces instruments et des sons que l’on peut en tirer ?
J’adore faire vibrer une corde et regarder les ondes qui s’y produisent mais je n’ai jamais été attiré par le son conventionnel des guitares. Je crois même avoir commencé à explorer les pédales d’effets avant tout désir de créer de la musique, car j’aime l’idée de vêtir un signal électrique avec d’autres habits, de le transformer, de le cacher pour tromper l’auditeur. L’instrument n’est qu’une source, j’ai appris à jouer le jeu par la suite, en explorant ses facettes. J’aime concocter des sons inimaginables et hors du commun, en créant des combinaisons d’effets, en superposant plusieurs nappes et plusieurs boucles pour ensuite trouver le fil conducteur de la mélodie.

A mi chemin entre l’artisanat et la magie ! N’est-ce pas un peu frustrant de devoir « figer » tes musiques sur un disque alors même que les boucles que tu crées peuvent se jouer à l’infini ?
C’est une drôle de façon de le voir pour moi, car j’ai reçu une formation universitaire plutôt scientifique. Mais effectivement la surprise, la transformation, l’étonnement, la stupéfaction sont bien des rôles de la magie et de son art.
Le devoir de structurer des pièces représente justement le défi de raconter une histoire courte et efficace avec ces longues boucles. Ça me paraîtrait beaucoup trop facile de les laisser jouer à l’infini ; il devrait toujours y avoir une progression car le temps ne s’arrête malheureusement pas pour cette musique. De plus, nous vivons dans l’ère du syndrome TDAH (en anglais : ADD - attention deficit disorder), dans laquelle les gens ne prennent pas le temps de s’asseoir et d’écouter une œuvre au complet. Le fait de mouler les sons en pièce permettrait aux autres de mieux l’absorber, sans toutefois nuire à son écoulement et à son intention.

Je ne savais pas qu’il y avait un nom et un syndrome pour ce type de réactions. Quand on grandit en écoutant des musiques plus « exigeantes », on a vite fait de passer pour un anormal et c’est finalement presque paradoxal.
Je ne veux pas catégoriquement diagnostiquer la société contemporaine du syndrome TDA, mais je crois toutefois que l’état actuel des choses représente bien cette analogie, d’ailleurs très évidente dans le monde de la musique où bien sûr le format standard de radio et les pièces jetables sont conçus pour être consommés rapidement.

Certains font de la musique pour s’échapper du monde. J’ai l’impression que tu le prends à bras le corps, avec tout ce qu’il peut avoir de sombre et d’effrayant.
En ce qui me concerne, ce qui ressort en faisant de la musique est la réflection des peurs d’un homme seul face au monde, face aux évènements autant tragiques que victorieux, autant à l’échelle universelle qu’au niveau personnel. Il vaut mieux les affronter plutôt que les fuir en créant une bulle joyeuse de déni. En-dessous de toutes ces couches superficielles, je vois effectivement un monde sombre et effrayant. L’important c’est de ne pas se laisser emporter et de s’y noyer, mais d’y voir sa beauté et surtout de garder espoir.

Est-ce le sens que tu voulais donner à travers le nom de ton projet (Thisquietarmy) ? Cela évoque étrangement le titre d’un morceau de Bed qui s’appelle « the silent bees. »
C’est une expression, c’est ce qui ressort sous forme musicale, qui se libère de façon subconsciente, sans se concentrer sur un sujet avant d’entamer le projet. C’est aussi pour ça que j’ai toujours un certain nombre de pièces partiellement achevées en stock car la musique se dégage de façon automatique sans nécessairement être cohérente sur l’ensemble d’une tranche de vie. Afin de créer une oeuvre thématique particulière, les pièces doivent être constituées de thèmes communs ou de liens conducteurs à une histoire. Dans mon cas, l’analyse des pièces et les liens entre celles-ci viennent ensuite.

Tu as quelques disques déjà à ton actif. Comment les perçois-tu une fois terminés ? As-tu conscience de bâtir petit à petit une "oeuvre" à toi ?
Du côté musical, c’est une aventure continue car j’apprends constamment à connaître mes instruments et mes outils, à travailler la production. J’écoute beaucoup de musique différente et ça m’arrive de vouloir sortir de mon style et d’essayer quelque chose de différent, tout en intégrant la base initiale du jeu des sonorités qui représente la globalité de mon oeuvre.

Quel souvenir gardes-tu par exemple de « Wintersleeper » ? Je crois qu’il est impossible de dormir avec cet album.
Si tu ne peux dormir avec, c’est peut-être parce que les thèmes abordés sur Wintersleeper n’ont pas de quoi avoir le sommeil profond. C’était en fait une période assez sombre, dérivant de la routine infernale du boulot pendant l’hiver canadien où les conditions peuvent être suffisamment extrêmes pour déstabiliser le moral. On est alors en mode de survie, on se replie sur soi-même et on s’enferme dans la solitude afin de se recharger. Il est cependant toujours aussi difficile de passer au travers car le monde ne s’arrête pas. On est davantage affecté par les nouvelles tragiques qui ne font qu’empirer la situation mentale et on ne ressent que le désir de se retrouver ailleurs, loin de tout cela.

... Un ailleurs "Unconquered" ? Quelle importance attaches-tu aux titres et aux visuels dans la musique ?
Unconquered aborde plutôt l’histoire romantique d’un cœur qui attend d’être conquis et possédé, sous forme d’une analogie de guerre entre l’homme libre, nu et seul face aux armées de la terre.
Les titres et les visuels sont d’une grande importance personnelle car ils servent d’éléments d’appui à ce que la musique veut exprimer. Ce qui ne veut pas dire que j’essaie d’imposer une image aux autres, celle-ci peut se traduire d’un individu à l’autre et cela devient un exercice d’échange de perception très intéressant. Par exemple, si on revient à Unconquered, il y a des journalistes qui ont associé le titre avec l’innovation du genre musique drone/ambient car selon eux l’œuvre explore des facettes nouvelles en dehors des limites du genre. C’est leur vision personnelle, avec raison ou pas.

Les interprétations ont toujours été plus nombreuses avec la musique instrumentale. L’imaginaire des gens a beaucoup plus de place quand il n’y a pas de voix pour les guider. Sur quels disques ton imaginaire s’est-il emballé ces dernières années ?
Pour n’en nommer que quelques-uns : les oiseaux de cristal d’Olafur Arnalds (Eulogy for Evolution), les marées caverneuses et engouffrantes de Nadja (Truth Becomes Death), les états de transes nocturnales de Stars of the Lid (And Their Refinement of the Decline) & The Dead Texan, les rêves chaleureux et les paysages poreux d’Auburn Lull (Cast From The Platform), les tensions galopantes et la furie élogieuse de Caspian (The Four Trees).

J’imagine que, dans un monde idéal, ce sont des projets que tu aurais adoré défendre avec ta propre structure (TQA Records). Quelle est l’histoire de ce label ?
Oui, mais je n’aurais sûrement pas pu donner l’élan que ces projets méritent car je n’ai pas les ressources nécessaires pour le faire. TQA Records est tout simplement né de Thisquietarmy, qui au départ, n’était qu’un petit projet qui a été commencé et j’avais décidé de sortir mon premier EP moi-même. J’ai découvert par la suite que les réponses des distributeurs comme des journalistes étaient très favorables à mon projet. J’ai commencé à m’intéresser aux projets de mes amis (Shane Whitbread, Elika, Le Chat Blanc Orchestra, Apillow, Electroluminescent) qui n’avaient peut-être pas la même ambition de promouvoir leur musique par eux-même mais qui avaient tout autant de talent. J’en ai donc profité pour les faire passer dans mes réseaux et je me suis crée une petite communauté, pour s’entraider, tout simplement. Les deux autres noms établis que je suis allé chercher pour donner un petit boost de crédibilité au label étaient Aidan Baker & The Sales Department (issu de Beef Terminal), qui sont également devenus de bons amis.

C’est peut-être ce qu’il y a de plus beau dans la musique : les rencontres, les amitiés - et c’est toujours ça que l’industrie du disque ne pourra pas acheter ou vendre. Comment s’organise Montréal et plus généralement le Canada pour faire exister ces musiques ? Y-a-t-il encore des fanzines, des radios, des salles pour vous faire entendre ?
Le multi-culturalisme de Montréal est une situation assez particulière et unique en Amérique du Nord. C’est une ville qui est extrêmement artistique et nous avons une scène très active pour la musique et les arts en général. En conséquence, c’est également une ville qui est très compétitive et il faut vraiment s’engager à fond pour se démarquer. Tout le monde est un artiste à Montréal, il y a une multitude d’évènements tous les jours et c’est très facile de passer inaperçu. Les personnes qui assistent aux spectacles sont souvent impliqués dans les arts d’une manière ou d’une autre. Bien que cet esprit communautaire soit très présent dans cette scène, il faut tout de même s’associer aux bons promoteurs et aux cliques dites "cool", celles qui ont prouvé leur crédibilité dans le monde de la musique indie expérimentale, afin d’obtenir une certaine visibilité.
La meilleure plate-forme de promotion reste le bouche-à-oreille. Nous avons toujours des fanzines et des radios universitaires qui nous soutiennent et c’est très bien et surtout nécessaire pour aller chercher les gens à l’extérieur de cette communauté artistique. Nous avons également des festivals de musique indépendantes de tout genre et de tout calibre pendant toute l’année. La plupart des salles à Montréal travaillent sous conditions, avec des frais de location ou de technicien de son, ce qui fait monter la barre au niveau de la qualité des représentations (un autre élément compétitif). Certaines petites salles peuvent être plus flexibles au niveau des frais mais la compétition y est plus féroce : elles peuvent être bookées 7 jours sur 7 à plus de 6-8 mois d’avance, sans exagération. Encore là, on ne parle que de la scène locale ! Tout le monde veut jouer à Montréal mais les groupes s’attendent à être en mesure de venir quand ils veulent et à être automatiquement défrayés, ce qui n’est pas du tout le cas. Il y a également des gens qui prennent des risques pour créer des lieux de diffusion plus ou moins légales. Ce type de lieu est d’une importance primordiale pour la scène musicale car elle peuvent débloquer certains réseaux figés, et ils adhèrent à des principes très libéraux et très communautaires avec une certaine crédibilité underground. Règle générale, soit tu as les bons contacts, soit tu fais tes propres démarches et tu t’impliques vraiment à fond... tu crées tes propres projets, tes propres évènements et même tes propres lieux de diffusion. Les contacts viennent par la suite, une fois que tu t’es bâti une crédibilité de façon indépendante... ce qui est le cas de mes propres projets musicaux Destroyalldreamers & thisquietarmy, mon label et boite de promotion TQA Records/Productions. Pour le reste du Canada, aucune ville ne dispose d’une scène équivalente à la scène Montréalaise - pour ne pas dire qu’elle est inexistante, mais leurs réseaux de diffusion semblent être assez éparpillés et passifs. Je dirais que plus la ville est petite, plus il y a des opportunités d’avoir un support pour la musique et les arts, comme dans les petites villes universitaires par exemple.

Te sens-tu proche de Montréal, de ton pays en général ou bien t’arrive-t-il de t’imaginer vivre ailleurs ?
Montréal sera toujours ma ville, je ne crois pas que je pourrais me défaire de cette relation de si tôt. Mais effectivement, j’aimerais bien vivre une ou quelques années en Europe, surtout pour la musique, l’intérêt européen et la logistique du voyage. Ici, la seconde ville la plus grande est à six heures de route (Toronto) et les États-Unis bien que proches, deviennent de plus en plus difficile d’accès. Le contrôle entre les frontières est devenu un processus suffisamment atroce pour ôter toute envie d’y passer. Idéalement, la musique me ferait vivre et surtout voyager un peu partout...

interview jérôme
par email
septembre - octobre 2008



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