Everyone Alive Wants Answers te plaçait dans une certaine mouvance à sa sortie (2003). Par la suite, tes disques ont affirmé ta singularité. Plusieurs années après ces débuts, et alors que vient de paraître ton nouveau disque Les Ondes Silencieuses, quel regard portes-tu sur ton parcours ? Je pense notamment à l’introduction d’instruments exotiques/anciens et à l’arrêt de l’usage de samples... Cécile Schott aka Colleen : Je pense que d’une certaine façon j’ai été assez « inconsciente » des difficultés qui entouraient la fabrication de chaque nouveau projet (je pense surtout au passage du premier au deuxième album, avec non seulement le fait de jouer de tous les instruments mais aussi de les enregistrer chez moi avec aucune expérience de l’enregistrement et aucun matériel digne de ce nom, et au dernier album où j’ai dû produire pour et jouer de la viole de gambe avec moins d’un an d’expérience sur cet instrument, et je « remercie » pour ainsi dire ma nature très enthousiaste qui m’a permis à chaque fois de me lancer dans ces projets sans me poser trop de questions. Donc je dirais que mon parcours est vraiment un reflet de ça, de cet amour qu’on peut porter à des instruments, de l’idée idéalisée qu’on peut se faire d’un album qui n’est pas encore commencé mais qu’on veut vraiment faire naître, et aussi du bonheur qu’on peut éprouver à apprendre de nouvelles choses à chaque fois.
Parle-nous plus spécifiquement de ce nouvel album. Quelles étaient tes envies ? En travaillant sur des instruments baroques et hors du temps, cherches-tu à atteindre une éternité relative ?
Je crois que j’ai toujours été attirée par les instruments à cordes frottées, et en particulier la viole de gambe quand j’ai entendu son son pour la première fois dans le film Tous Les Matins Du Monde, que j’ai dû voir vers l’âge de 15 ou 16 ans si je me souviens bien. Mais comme je ne venais pas d’un milieu musical et que ce type d’instruments coûte cher, et qu’il me semblait déjà être bien trop vieille pour commencer, ça n’a été qu’un fantasme pendant quasiment 15 ans, jusqu’à ce que plus de 10 ans plus tard je commence le violoncelle, et qu’il y a 2 ans je me dise : « finalement, tu n’aurais jamais cru jouer du violoncelle, alors qu’est-ce qui t’empêche de passer à ton vrai rêve, la viole de gambe » ? à partir de là, j’ai rencontré un luthier et fait faire une viole qui a pour caractéristique d’être très riche en harmoniques. Des que je l’ai eue entre les mains, j’ai tout de suite senti que non seulement j’avais pris une des meilleures décisions de ma vie, mais que cet instrument allait au-delà de ce que j’avais espéré pouvoir obtenir, de par sa constitution même, notamment ces harmoniques qui duraient si longtemps après que la note ait été jouée. Ce sont cette richesse et cette profondeur du son qui m’ont confortée dans l’idée que je devais abandonner les structures en boucle, du moins dans leur aspect le plus évident et mécanique, et au lieu de ça me concentrer sur la tension, l’attente, les changements harmoniques et mélodiques, et le silence, la respiration au sein même de la musique (qui est quelque chose que j’ai découvert également en prenant des leçons de viole et donc en jouant des musiques de la renaissance et du baroque, qui contrairement à ce qu’on pourrait croire peuvent être très limpides voire minimales et en tout cas sonner très « moderne », du moins à mes oreilles).
Par ailleurs la viole de gambe, mais aussi des instruments comme le clavecin, ont un son absolument unique, et je ne vois pas pourquoi la création musicale contemporaine devrait se détourner de ces sons-là, bien au contraire.
Les Ondes Silencieuse gagne en musicalité. Par ailleurs, il est méditatif. Eternité, peut-être, mais cherches-tu plus volontiers une certaine universalité dans ta musique ?
Disons plutôt que je pense que le très spécifique et personnel peut avoir une force universelle. Bien sûr, je n’ai pas la prétention de penser que c’est le cas avec ce que je fais, car de toute façon, ce n’est pas à moi de juger ma propre musique. Par contre, je donnerai juste un exemple qui m’avait frappée il y a plusieurs années : je lisais à La Recherche Du Temps Perdu, et je me disais à quel point il est incroyable que Proust, en écrivant à partir et autour d’un milieu social si particulier et précis, avait pourtant réussi à faire quelque chose qui me semblait aussi vrai sur l’être humain en général, beaucoup plus sûrement que des écrivains qui auraient cherché à écrire de grands romans sur la condition humaine. En tout cas la seule manière dont je peux concevoir mon activité de musicienne, c’est de faire une musique qui me soit totalement nécessaire, et après, si elle devient importante pour d’autres personnes, alors je suis encore plus heureuse.
Comment s’est déroulé l’enregistrement ?
Au départ deux problèmes se sont accumulés : tout d’abord et un peu comme à mon habitude, j’avais accepté des concerts tout au fil de l’année, or j’aurais dû essayer de me restreindre davantage car il est vraiment difficile d’avancer sur un projet aussi important qu’un album quand on ne passe pas de longs moments chez soi (du moins en ce qui me concerne). Je me suis donc trouvée fatiguée et en retard par rapport à la date butoir que je m’étais fixée, et quand j’ai fait les premiers essais d’enregistrement chez moi je me suis rendue compte avec horreur que cette fois-ci, mes micros et ma table de mixage cheap ne rendaient absolument pas justice à la beauté de la viole, et que cette fois-ci il ne pouvait être question de transformer ce défaut en « personnalisation » du son (ce qui avait été le cas avec The Golden Morning Breaks où finalement les instruments prenaient une autre identité grâce à des sons finalement peu conformes au son d’origine), car justement ce qui m’intéressait c’était que l’auditeur puisse entendre la beauté de ce son naturel, un peu comme s’il était dans la pièce.
Emiliano Flores, l’ingénieur du son qui a masterisé tous mes disques jusqu’ici, m’est alors venu en aide, puisqu’on a enregistré l’album avec du matériel lui appartenant : la moitié enregistrée par lui dans un grenier d’une maison de banlieue, et l’autre moitié enregistrée par moi-même dans mon salon, pour les morceaux qui nécessitaient des superpositions sur lesquelles je devais enregistrer, et pour le morceau à l’épinette (le petit clavecin que j’ai réussi à emprunter après pas mal de recherches). Finalement l’album a été enregistré en 3 semaines, ce qui est un peu un miracle vu la panique dans laquelle j’étais à l’origine.
Ce nouveau disque va-t-il se traduire par une nouvelle conception de la
performance live ?
En partie, car maintenant avec la viole je peux jouer d’un instrument solo, sans bouclage sur pédale. Ce n’était pas le cas avant et c’était devenu un de mes buts après avoir dû annuler un concert à Turin : ma valise contenant tout mon matériel n’est pas arrivée, et j’ai été irritée de voir que sans mes pédales je n’étais même pas capable de faire un concert, alors que pourtant j’avais mon violoncelle. Aujourd’hui, si cela devait arriver à nouveau, je peux au moins jouer 4 ou 5 morceaux juste avec ma viole.
Cela dit, je continue d’utiliser les pédales sur scène, car cela permet d’ « étoffer » la musique, et en live, à moins d’être un virtuose d’un instrument donné, ou d’être également chanteur, c’est très difficile de « tenir » une scène et un public avec uniquement un jeu instrumental solo.
Tu viens de terminer une musique pour un spectacle de danse. Comment
as-tu envisagé cette nouvelle expérience et étais-tu familière du milieu
de la danse avant cela ?
J’ai adoré travailler pour ce spectacle de Perrine Valli, « Série ». J’étais attirée par le milieu de la danse depuis longtemps, et en même temps je le connaissais très peu, car c’est un monde assez particulier auquel on a principalement accès par le spectacle vivant, au contraire de la musique, du cinéma ou de la littérature qui me semblent plus « domestiques » et du coup plus démocratiques. Donc non je n’étais pas familière de ce milieu.
J’ai adoré voir la discipline avec laquelle un danseur ou un chorégraphe (et dans le cas de Perrine, elle est les deux) travaille, surtout que le parallèle avec la pratique du musicien est évident, donc de mon côté ça m’a même motivée pour ma propre pratique. Ca ne veut malheureusement pas dire que je suis devenue aussi disciplinée depuis, loin de là, mais je pense que c’est toujours très positif d’avoir d’autres modèles devant soi, car l’inspiration au sens large du terme vient également de cela.
Pour ce qui est du travail lui-même, finalement Perrine et moi avons un univers avec pas mal de correspondances, notamment un certain minimalisme, et elle m’a beaucoup poussée à aller dans ce sens-là musicalement, donc je pense que la musique était peut-être un peu plus « dure » que ce que je fais d’habitude.
C’était aussi ma première vraie commande (j’ai eu celle de l’Atelier de Création Radiophonique de France Culture, mais c’était tout de même beaucoup plus libre dans l’esprit) et dans ce cas-là, tu ne travailles pas que pour toi, contrairement à un album, mais bien pour quelqu’un, donc tu dois quand même un minimum respecter les indications ou souhaits de cette personne, tout en gardant ta personnalité, ce qui n’est pas facile, mais dans ce cas-là ça a été facilité par la similitude de nos univers et manières de travailler.
En plus de cela il y a bien sur la spécificité du travail pour la danse : il ne s’agit pas d’écraser le danseur ou la chorégraphie avec sa musique, mais bien de la servir, tout en ne tombant pas dans l’anodin, et c’était un des aspects les plus intéressants.
Par ailleurs, ça m’a permis d’utiliser un instrument pour lequel je n’avais jamais composé avant, le piano, car je trouve que c’est un instrument très beau mais également très dangereux, de par son côté très facilement romantique.
Ton contrat de trois albums avec Leaf s’est-il terminé ou sera-il reconduit ? Comment appréhendes-tu ce rapport au label et quelles relations entretiens-tu avec eux, notamment au moment de la conception d’un disque ?
Le contrat avec Leaf était effectivement pour 3 albums, mais je ne sais absolument pas ce qui va se passer pour la suite. Pour l’instant, je préfère ne pas trop y penser car de toute façon j’ai tellement enchaîné les activités ces dernières années que je sens que je vais vraiment avoir besoin de temps avant le prochain disque, et pas seulement en terme d’évolution musicale, mais aussi pour tout simplement prendre le temps de vivre un peu tranquillement, car toutes ces activités ont un prix assez cher en termes de temps pour soi et pour les autres.
Bref j’espère vraiment ne pas devenir une espèce d’obsédée du « prochain disque », et surtout pas pour des raisons financières ou de contrat.
Pour ce qui est du rapport aux labels en général et à Leaf en particulier, je suis devenue ultra pragmatique là-dessus, à savoir que la rencontre entre un artiste et un label est une association d’intérêts, et je ne crois pas trop à un quelconque altruisme ou encore moins à l’amitié entre ces deux partis, car malheureusement pour avoir côtoyé des dizaines et dizaines de musiciens à des niveaux de « succès » plus ou moins élevés, je peux dire que j’ai entendu un nombre inimaginable d’histoires totalement hallucinantes et dégoûtantes sur les relations entre labels et artistes, y compris dans les milieux soi-disant indépendants ou underground.
Par ailleurs, je pense que malheureusement les artistes n’arrangent pas toujours cet état de fait de par leur manque d’entraide et leur naïveté : si les musiciens échangeaient davantage d’informations entre eux sur des sujets tels que les contrats, ça éviterait sûrement bien des mésaventures !
Quant à Leaf, je leur serai toujours reconnaissante d’avoir été le label qui m’a permis de sortir mes 3 premiers albums à une échelle internationale, ce qui est sans aucun doute LE facteur qui m’a permis d’aller jouer à l’étranger, ce qui a pour moi représenté la plus belle aventure en terme de rencontres et voyages.
Et pour ce qui est du côté « direction artistique », Leaf est traité de la même manière que tout le monde au moment où je crée un album, à savoir qu’ils n’entendent strictement rien avant la fin de l’album. Je n’ai jamais compris pourquoi on devrait faire écouter une démo ou des extraits alors que justement un travail doit se juger une fois fini dans son intégralité et dans tous ses détails, du moins quand c’est le cas d’une musique comme la mienne où il ne s’agit pas de vérifier qu’il y a bien un single et que la production va bien sonner sur je ne sais quelle radio. Et là aussi je dois dire que Leaf a toujours accepté mes albums tels quels, même si parfois ils ont eu peur pour les chiffres de vente !
Pour le moment, chaque disque t’a permis d’explorer une nouvelle voie.
Penses-tu que cela soit toujours le cas à l’avenir ou creuseras-tu des
sillons sur plusieurs disques ? Comment penses-tu que ta musique va
évoluer ?
Là aussi je n’en sais strictement rien, il est trop tôt pour le dire, même si ce qui me semble évident c’est que de toute façon le prochain album ne pourra pas être une réplique des précédents. Ce qui est sûr c’est que je veux approfondir ma connaissance des instruments dont je joue déjà , et aussi apprendre à la fois à davantage improviser et composer.
Comme je l’ai dit, avec un certain degré de « réussite » on se retrouve poussé à faire beaucoup de choses, à la fois par les autres et par soi-même, car bien sûr on se demande toujours combien de temps cet état quasi-miraculeux peut durer, mais j’essaie vraiment consciemment de lutter contre cette espèce de frénésie apeurée qui me semble être le revers caché de tout musicien ou artiste qui n’arrête pas une seconde de faire des choses. Quand on me demande de quoi vient mon « inspiration », je me rends compte que ça vient en partie de tout un tas de choses que je découvre quand je ne suis pas en train de faire de la musique à proprement parler, donc sur le long terme je pense qu’être productif à tout prix, c’est justement être contre-productif.
Qui et comment à été réalisé l’artwork de ce nouveau disque ? Pourquoi
tes pochettes sont-elles si féminines ? Plus globalement, comment
définirais-tu ton rapport au visuel ?
Comme d’habitude, mis à part les visuels du premier album, l’artwork a été réalisé par un illustrateur italo-espagnol, Iker Spozio, dont l’univers correspond de manière très proche à ma musique. Par ailleurs nous avons des manières de travailler assez similaires : de même que je me concentre sur le jeu d’instruments acoustiques et utilise l’ordinateur en dernier lieu par petites touches ou effets de superposition, Iker travaille entièrement à la main (pour Les Ondes Silencieuses, papier et encre), puis il fait la mise en forme finale sur ordinateur.
C’est assez intéressant que tu mentionnes le mot féminin, puisqu’Iker est un homme, et que moi-même je suis assez contre la caractérisation des oeuvres d’art en terme de féminin /masculin, car ça me semble très réducteur. Je pense que c’est plus une question de sensibilité esthétique et humaine, et heureusement ça appartient aux deux sexes, pas juste à la femme !
Pour ce qui est du rapport au visuel, je dirais que j’ai eu énormément de chance de rencontrer le travail d’Iker, car je pense que le rapport visuel/musique est souvent superficiel ou tend à cacher des faiblesses dans la musique (là je pense surtout aux vidéos sur scènes), et ce rapport musique /visuel ne me semble pas du tout évident, même si les gens me disent très souvent que ma musique leur évoque des images.
interview stéphane
par email
juillet 2007
photos : aude sirvain
artwork en page d’accueil : iker spozio
vidéo : carolina melis